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Un autre regard sur la montagne

Passionné, il l’est ! Avec la trempe d’un artiste et la panoplie complète du montagnard tout terrain, déployant avec franc-parler et bienveillance, sa pluriactivité. Mais ce qui reste gravé en nous quand on rencontre Yves Jacquemoud, c’est sa sensibilité et connexion intérieure qui le caractérisent, dans une communion de chaque instant avec l’environnement. Une nature sauvage où il a grandi, celle du Massif du Mont-Blanc, qu’il parcourt depuis 30 ans sans relâche en guide naturaliste professionnel et photographe chevronné, pour nous en faire découvrir la beauté immuable. Alors, l’émerveillement nous conduit à une prise de conscience pour mener une vie plus simple et préserver ces instants de grâce. Changeons notre regard sur la montagne !

Une enfance au milieu des éléments

« J’ai cette chance inouïe : celle d’avoir été élevé aux Contamines Montjoie face au Mont-Blanc! «  Yves Jacquemoud est le cadet d’une famille de deux enfants et avec sa sœur, il passera son enfance dans les Alpages, à 2.000 mètres d’altitude. A cette époque, il y avait très peu de touristes qui venaient découvrir la région à pied. « Je m’asseyais sur un rocher et je passais des heures le dos au soleil à observer le milieu naturel. » L’espace, cette tranquillité, les éléments climatiques, il va en être imprégné durablement. « Cela m’a permis de sentir la valeur d’un milieu, et je saurais plus tard que c’est indispensable pour mon équilibre. » Ses parents les emmenaient là-haut tous les étés pendant quatre mois, pour fabriquer un fromage typique de la région : le Beaufort, dans la plus pure tradition. Isolé au milieu des pâturages, le jeune Yves n’a pas connu le confort matériel de l’époque mais son enfance fut heureuse, « car tournée vers l’essentiel et faite de bonheurs simples ». A l’école, il s’intéresse à tout et apprend vite, mais se sent aussi différent de ses camarades. « Surtout au moment de la rentrée des classes, avec ce retour à un trop-plein d’interactions sociales, d’images et de bruits. C’était vécu comme un traumatisme pour moi! »

A l’âge de 12 ans, un soir d’orage va marquer sa vie à jamais. En un instant, une foudre sèche, dite « en boule », d’une puissance de 100 millions de volts, traverse le chalet en bois. « J’entends encore la déflagration, puis le mouvement des vaches qui sautaient et dérapaient dans l’étable juste en dessous de la chambre. » Aucun secours n’est possible avec l’absence de téléphone et de voisins. Le lendemain matin, la décharge électrostatique disruptive avait tout ionisé : absence totale d’odeur comme la Javel et l’alcool à brûler, des débris de bouteilles en plastique explosées et une partie de la maison totalement endommagée. « Longtemps, j’ai voulu comprendre pourquoi la foudre n’avait pas mis le feu finalement et j’ai pu l’élucider récemment grâce à une physicienne. » Yves Jacquemoud ne sera plus jamais le même, se sachant miraculé et vulnérable dans sa condition humaine, au milieu de la puissance des éléments. Après cet accident, ses parents arrêteront l’exploitation pour descendre vivre dans la vallée, et faire un autre métier.

Le chemin vers les hauteurs

Dès le secondaire, Yves va se tourner vers la géographie et les sciences du vivant, puis la géologie et la climatologie. Il est aussi attiré par l’électricité. « Cela me fascinait et je voulais travailler notamment dans les barrages hydrauliques. » Mais son ambition va être perturbée et il s’engagera plutôt dans une formation de pâtisserie, un métier créatif qu’il exercera plusieurs années, au rythme des saisons estivales et hivernales. « J’aimais la variété de mon travail et la notion de beau et d’esthétisme qui donnent tellement de plaisir aux convives. » Le rythme est trépidant, avec 15 heures par jour, enfermé dans les laboratoires ; et à 25 ans, l’appel à une vie plus simple et proche de la nature se fait sentir. « J’ai tout quitté pour repartir à zéro, car je désirais de tout cœur retrouver cette harmonie et équilibre de vie que j’ai connus dans mon enfance. » Ses nouveaux choix d’activités seront désormais guidés par cette quête intérieure.

A cette époque, autour de l’année 1985, les Alpes étaient essentiellement tournées vers le ski alpin et l’alpinisme de haute montagne ; deux univers très techniques. « Je m’étonnais qu’il n’y ait pas une autre activité : ludique et riche, comme la marche, et notamment pour toutes ces personnes qui s’ennuyaient dans les stations d’hiver.«  Avec deux amis, l’un de Savoie, l’autre de sa région, il va partir arpenter les chemins : pour soi-même au départ, puis pour les faire découvrir aux autres. Très vite, ils se regroupent autour d’un noyau dur d’une dizaine de passionnés dans les montagnes françaises, et lancent la randonnée par tous les temps. « J’étais l’un des premiers à proposer des randonnées en raquettes », ce qui était très précurseur pour l’époque. Les clients arrivent. L’effet de mode se propage. « Et aujourd’hui, on peut en vivre! »

Créateur d’expériences montagnardes

« C’est une expérience authentique du milieu naturel que je veux faire découvrir à chaque fois. » Désormais guide naturaliste, Yves Jacquemoud emmène depuis 30 ans des petits groupes de randonneurs partout en France et à l’étranger. Mais surtout dans le pays du Mont-Blanc qu’il connaît si bien. Il y a tant de choses à découvrir dans ses vallées, ses villages, les forêts, les alpages, les glaciers, les aiguilles granitiques et les sommets mythiques. Puis toutes les chaînes alentour : les Aravis, la Vanoise, le Beaufortain, le Grand Paradis, l’Oberland bernois, les Dolomites et tout l’arc alpin. Spécialiste de la nature, de la faune et de la flore, sa présence apporte une valeur énorme : connaissance du terrain pour la visite d’une région à pied, mais bien au-delà : une immersion dans la nature qui se fait progressivement, que ce soit à 1500 ou 5000 mètres d’altitude. « Sur le sommet du Mont Blanc, comme tous les sommets d’ailleurs, ce n’est pas la vue qui est le plus important, ni le fait d’avoir réussi cette ascension. C’est le fait d’y être ! Cet instant, ce moment vécu avec nos 5 sens : une lumière rasante, une fraîcheur particulière, une ambiance, un animal qu’on aperçoit. » Une expérience intérieure se crée et elle devient mémorable. « Je suis ici ! Se sentir connecté, vivant, bien conscient du lieu, c’est cela le plus important. » Et l’on repart avec le désir de préserver la magie du milieu naturel, qu’elle reste intacte à travers une vie rendue plus rationnelle et simple, en mettant la nature et la biodiversité au centre.

Eté comme hiver, Yves travaille en indépendant ou pour la Compagnie des Guides de Saint Gervais-Les Contamines, qui propose plusieurs types d’activités de plein air : haute montagne, escalade, randonnée, glisse, voyages, canyoning… Le reste du temps, il se ressource dans le bricolage et propose toute l’année un hébergement à la montagne. « Non pas la petite maison dans la prairie, mais un lieu réaliste et confortable pour accueillir nos hôtes dans la région.« 

Photographe de rencontres faunistiques

Chez cet amoureux de la nature et de la beauté, la photographie s’impose dès les premiers temps, « car en montagne, il y a tellement de beaux instants, liés à la lumière ». Un lever de soleil en partant d’un refuge, une sérénité et une quiétude avec la nature qui s’éveille, puis ces rencontres avec la faune, à chaque fois tellement intenses. « Je voulais capter ces moments, pour garder l’émotion que l’on ressent face à une espèce qui est là, dans son milieu. Ce n’est pas tant l’animal qui me fascine, que la rencontre en elle-même, un instant magique à partager avec d’autres ! » Passionné, Yves Jacquemoud ira très loin. Avec l’affût comme technique de photo et de de longs mois d’observation des espèces par tous les temps. Il est l’un des rares à avoir observé de près toutes les espèces emblématiques de la haute montagne : chamois, cerf, renard, chouette, aigle royal… mais aussi celles devenues plus rares comme le lagopède alpin et le tétra lyre.

« On n’a pas le droit de les déranger, ni les exterminer, car elles ont toute leur place dans le milieu naturel, autant que nous-mêmes. » Son combat est désormais de réveiller les consciences et stopper l’hypocrisie, car leur survie est terriblement menacée par les dégradations de l’environnement et la chasse-loisir. « Seule notre mobilisation permettra de changer le cours des choses. Il ne s’agit pas de sauver la planète, quelle présomption ! Avec ses 4,5 milliard d’années, elle continuera son évolution à l’échelle des temps géologiques. Mais sincèrement, de savoir si nous voulons que ce soit avec, ou sans nous ! »

Le prochain défi d’Yves sera de suivre le lynx, puis de trouver du temps pour rassembler toute cette richesse dans un livre. Il a déjà publié des DVD qui retracent quelques-unes de ces rencontres. A chaque fois des clichés qui nous plongent dans une lecture en profondeur afin de voir, au-delà de l’esthétisme, toute la beauté de la nature sauvage, avec sa fragilité mais aussi ses cycles bien distincts de ceux de l’espèce humaine. Puis cette présence du vivant, qui est toujours évolutive, et renferme toutes les adaptations que ces êtres fragiles ont fait et font encore pour vivre. Un miracle sous nos yeux !

Propos recueillis par Carine Mouradian lors d’une interview à Saint Gervais, le 8 septembre 2018

Galerie photos d'Yves Jacquemoud

L’authenticité selon Yves Jacquemoud, la création de soi au cœur de la nature

“Une vie simple, il faut aussi l’avoir vécue une fois dans son existence, pour la désirer de nouveau. Sinon, on manque de référence. Or seule l’expérience personnelle nous permet de faire des choix conscients le moment venu, et la force de se détacher des illusions qui nous fascinent. C’est là à mon sens la plus grande des richesses et le véritable chemin vers l’authenticité. Cette liberté intérieure que l’on acquiert à partir des moments de grâce, et qui permet, comme l’ancre au mouillage, de créer la vie que l’on désire, en revenant sur nos pas dès qu’on s’en éloigne.

Pour moi, ce moment privilégié a été dans mon enfance où j’ai grandi dans les Alpages. C’était une sorte de bulle idéale dont je suis marqué pour toujours. On manquait des biens matériels, qui sont devenus les basiques aujourd’hui : véhicule, téléphone, télévision, douche, voisinage… et pourtant, on vivait dans un très grand confort, n’étant ni perturbés ni écartelés, et indemnes de toute pollution sonore, visuelle, publicitaire ou médiatique. Cette vie était aussi intellectuellement très riche car, même si on n’était pas cultivé au sens où on l’entend aujourd’hui, on apprenait au contact direct de la source ; celle-là même qui inspire les scientifiques et les artistes : la nature ! J’en ai déduit qu’on peut être heureux en étant riche de peu, et même de rien. C’est pourquoi, je fuis la performance et le trop-plein ; toutes ces valeurs véhiculées par nos sociétés. Pourquoi vouloir posséder tout, quand trop de choses nous encombrent au final ? Fatalement, on est alors en abondance et dans l’excès dans tous les domaines, et le déséquilibre se crée. Il faut revenir à plus de justesse et de simplicité pour traverser cette vie avec légèreté et maîtrise de soi-même. Donc revenir à de vraies valeurs !

Quand on libère cet espace pour accueillir le moment présent, cela fait place à la gratitude pour tout ce qui est. On devient plus conscient et on apprécie alors avec nos 5 sens, ce qui est essentiel à notre équilibre : la nature, les gestes tendres, les mots justes et la beauté du milieu naturel. Tout devient plus intense, car vécu avec détachement. Je m’offre un bon restaurant par exemple de temps en temps avec ma femme, non pour compenser un manque du passé, mais pour célébrer la vie à sa juste valeur. Si tout devenait une habitude, l’on basculerait dans la dépendance et il n’y aurait plus du plaisir, même en consommant des choses très onéreuses et hors du commun.

La nature est le trésor véritable ! Aujourd’hui, des milliers de personnes ressentent le besoin de se raccrocher à quelque chose qui soit encore intact et vierge de toute transformation, déformation, industrialisation. Et c’est ce coin de nature préservée qui le permet. Je n’ai jamais été dans les extrêmes, mais je dénonce tous ceux qui dégradent ce milieu naturel sans raison. Que ce soient par des activités à outrance qui font de la montagne un terrain de jeux ; ou avec la chasse qui est un passe-temps de loisir cruel pour une minorité. Comment créer les déséquilibres entre espèces pour intervenir ensuite en régulateur indispensable de la biodiversité, jusqu’à se faire passer pour le premier écologiste de France ! Quelle erreur ! J’aimerais que nous, les photographes, nous puissions nous regrouper pour faire voter une loi, comme en Suisse, qui met fin à la discrimination subie quand les chasseurs ont l’exclusivité sur certains espaces naturels, et qu’on cesse de tirer et tuer des espèces fragiles et menacées, comme le Lagopède alpin, par exemple. En y regardant de plus près, l’ignorance est bien la source de tous les maux et il faut vraiment que l’on puisse établir un dialogue serein, basé sur des faits. Pour cela, il faut d’abord la connaissance et la compréhension des phénomènes qui régissent le milieu naturel ; comment cela vit ; les forces et les lois qui sont en jeu ; les interactions entre les espèces… avant de vouloir agir. L’homme a voulu dominer la nature et le vivant dans un intérêt personnel, et il a oublié à quel point il est lui-même vulnérable et dépendant de ce milieu naturel qu’il saccage, puisque l’humanité y trouve son origine et son équilibre. Quand on oublie cela, on s’égare et commence alors la dégradation.

Au final, c’est donc de revenir à une vie plus simple, et cela devient urgent pour retrouver notre juste place au sein de l’écosystème. Il y a là un chemin de dépouillement à faire pour revenir à l’essentiel, et cela implique aussi de sortir des sentiers battus. J’essaye de le faire aussi dans mon approche de la randonnée. Je vais doucement ; en cheminant par des itinéraires où l’on se sent bien et en évitant de parler d’activité et de performance sportive, car il s’agit simplement de ressentir ce que cela fait d’être dans la montagne ; une expérience à vivre pour tous les niveaux et tous les âges, pour que chacun passe un bon moment. Oui, l’homme moderne a besoin de ce contact avec la nature pour retrouver le chemin vers soi-même et vivre plus en harmonie avec les autres, dans l’équilibre du milieu naturel.”

Propos recueillis par Carine Mouradian lors d’une interview réalisée à Saint Gervais, le 8 septembre 2018

Lire aussi le portrait de Yves Jacquemoud

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