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Julien Feller, la beauté époustouflante des dentelles de bois

Audacieux, exigeant, ce créateur déroutant fascine tant par son parcours que par ses œuvres uniques, tellement incroyables, presque hypnotiques de beauté et de raffinement. Julien Feller est un ovni dans le monde de la création artistique contemporaine, lui qui marque son temps avec une expression si singulière et si sublime de la dentelle, présentée en trompe-l’œil sur d’admirables sculptures en bois. Mélange étonnant des matériaux et des formes, recherche d’une perfection millimétrée, transcendance d’une œuvre qui interpelle et réjouit l’âme, et qui contraste une fois de plus avec un jeune artiste accessible et naturel, qui avance librement dans la quête de soi, par l’écoute, la concentration et l’ouverture au monde.

 

L’amour du bois

Julien Feller est né à Messancy, une commune francophone de Belgique située en région wallonne dans la province de Luxembourg. “J’ai eu une enfance normale, dans un petit village, ce qu’il y a de plus local et champêtre dans le plat pays.” A la fois proche de la nature, tout en étant à proximité d’une petite ville, Arlon et de Luxembourg-ville. Le petit garçon timide et réservé grandit dans une famille “avec beaucoup d’enseignants”, sa mère mais aussi deux de ses grands-parents. “Il y avait une certaine forme de rigueur des deux côtés avec des valeurs importantes comme l’éducation, aller au bout des choses et faire bien”. Né près du parc naturel de la Vallée de l’Attert, il s’initie très tôt aux sports de plein air, et au respect de la nature et l’environnement. “J’avais pour modèle mon grand-père qui à la retraite, adorait cultiver son jardin. Il récoltait une profusion de légumes qu’il cultivait avec rigueur et amour, en dédiant sa vie entièrement à sa passion.

A 11 ans, Julien décide d’étudier le bois. N’avait-il pas des étoiles pleins les yeux quand il allait en famille à la rencontre des artisans Vosgiens qui façonnaient des sabots ou des petits jouets en bois ? Dès le début du secondaire, l’adolescent cochera ainsi cette option avec engouement. “J’ai pris un plaisir fou pendant toute une année à m’initier aux techniques et aux gestes : utiliser une scie à bois, une lime, une râpe en faisant de petits ouvrages, et c’est là que tout a commencé !” Mais il devra arrêter pour rattraper son retard dans les matières fondamentales, et se donner une dernière chance pour le parcours général.

La formation qui le révèle

“L’année suivante, on pouvait de nouveau se réorienter et je suis allé m’inscrire au cursus professionnel sur deux ans en « menuiserie » ou « travail du bois ». Malgré le scepticisme autour de ma famille, mes parents m’ont soutenu. Cela fonctionne, même si les cours n’étaient pas suffisamment exigeants pour le jeune en quête de sa vocation. Il fera encore une année de restauration et création de mobilier dans la continuité de l’ébénisterie et à la suite de tout cela, grâce au précieux conseil de Denis Bruyère, ébéniste créateur à Liège, il va trouver enfin sa place, en entrant à l’institut Saint Luc de Tournai. “Je me souviens de la journée Portes Ouvertes, et toutes ces créations exposées, puis la rencontre-clé avec mon futur professeur, Patrice Degand, « Le Capitaine », qui a tout de suite vu ma motivation et m’a accueilli à bras ouverts dans la formation Sculpture.” Là, il se focalise essentiellement sur le bois, sa matière fétiche, pour le temps de l’apprentissage qui durera trois ans afin de maîtriser parfaitement les gestes du métier et acquérir l’intelligence de la main. Il apprend aussi à créer et relever des défis souvent très techniques. “Dans un livre d’ornementations, j’avais repéré un modèle qui se révèlera être un panneau de deux mètres à reproduire à l’identique, après en avoir pris les mesures directement dans la cathédrale de Chartres !” Un autre chalenge l’attend, en deuxième année, quand il a le coup de foudre pour un cabinet deux corps en ébène et poirier, “avec un magnifique décor en haut relief sur les portes supérieures, d’une élégance exceptionnelle”. Il le réalisera avec brio en remportant le prix du Jury. L’artiste-créateur est né, avec pour signature la finesse et le raffinement !

 

Une œuvre à part

Julien Feller est attiré par les maîtres de la Renaissance, mais aussi par un néerlandais, Grinling Gibbons, considéré comme l’un des plus habiles sculpteurs sur bois d’Angleterre. Et particulièrement, par un panneau décoratif le Cosimo Panel réalisé pour le duc de Florence, et une cravate pour hommes en dentelles sculpté sur du bois de tilleul. “Il n’a laissé aucune trace de son savoir-faire, mais j’étais subjugué par cet art d’une grande délicatesse, et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la dentelle.” L’étudiant en troisième année va alors trouver une dentelle de Bruxelles exposée à Versailles et décide d’en faire son projet en la détournant pour la sculpter sur un morceau de bois. “Je cherchais un modèle qui soit assez épais mais pas trop fin à la fois et il me fallait comprendre pas à pas comment faire pour obtenir un résultat fini en trompe-l’œil. C’est là, en 2016, que ma première dentelle est née !”

Entretemps, il cherche un travail. Il était parti en stage au Texas chez un restaurateur de meubles anciens et conservateur de mobiliers de maîtres français pour le musée de Dallas. Il postule pour y rester. Mais les formalités administratives tardent à se faire et resteront bloquées. Il contacte alors un autre restaurateur Yannick Chastang, dans le Kent et part pour une collaboration de 6 mois sur la recréation d’un mobilier français. “Grâce à cette expérience, j’ai appris à sculpter en totale autonomie et prendre le rythme de l’entreprise. J’ai pu aussi réfléchir à mon avenir et ce que je voulais vraiment faire.” En rentrant en Belgique, en avril 2017, il est décidé à tourner la page sur les États-Unis et lancer son entreprise. “J’ai installé mon établi dans la cave de mes parents et commencé à faire mes essais sur de la dentelle en explorant d’autres bois et jeter les bases de tout ce que je voulais faire. Puis j’ai trouvé cet atelier à Martelange pour m’y installer vraiment.”

Avancer librement

Avec minutie et une patience infinie, Julien Feller se lance alors dans des projets audacieux, en repoussant les limites techniques et artistiques à chaque fois, d’une dentelle en trompe-l’œil, d’une finesse incroyable. Lui qui est ambidextre, il devra très vite corriger sa vision, abîmée par les heures, jusqu’à 3.000 passées sur chaque infime détail de ses pièces.

“Je suis assez structuré, et je m’appuie sur la rigueur dans mon travail pour réaliser mes idées. Avec un dessin au départ, ou même quelques traits, pour apprécier les formes et faire du tri dans mes choix. Je me donne ensuite des limites raisonnables pour pouvoir créer.” Un triangle par exemple et l’artiste va construire tout autour et en dedans de la dentelle qu’il imagine lui-même jusqu’à trouver une balance visuelle qui rende ce décor harmonieux. Récompensé de nombreuses fois, et notamment lors de la biennale des métiers d’art « De mains de maîtres » organisé par leurs Altesses Royales le Grand-Duc Héritier et la Grande-Duchesse héritière du Luxembourg, il est désormais reconnu Artiste Européen de talent, par la fondation Michelangelo et ses pièces sont exposées dans des musées et des biennales partout dans le monde. Une reconnaissance tellement méritée pour ce sculpteur-orfèvre-ornemaniste sur bois spécialisé dans la création de dentelles en trompe-l’œil. « Eddy le moine », de son surnom à l’institut Saint-Luc, a ainsi découvert son trésor dans ce mode d’expression à part qui lui permet de faire passer ses sentiments, et procurer des émotions aux autres.

Quel contraste que nous offre donc ce dentelier sur bois avec ses œuvres quasiment impensables et inouïes témoignant d’une grande obstination pour le détail et la minutie. Chacune révèle une abondance de sensibilité, raffinement, finesse, complexité, tact… qui jaillit d’une association inédite de la dentelle légère et du bois extrêmement dur. Mélange improbable mais tellement étudié, travaillé, avec patience et exigence. Suivons donc cet artiste-créateur qui avance en restant lui-même, car il inscrit déjà sa signature dans le grand livre des artisans de génie.

 

Propos recueillis lors d’une interview réalisée par Carine Mouradian le 18 mars 2022

Lien vers le site de Julien Feller

Galerie photos de Julien Feller

L’authenticité selon Julien Feller, se réaliser en étant soi-même

“ La seule chose qui nous rendra heureux, c’est de nous sentir nous-mêmes, en toute liberté. De là advient tout le vécu et le ressenti pour obtenir notre propre perspective des choses, de manière globale et positive. Mes créations me permettent de m’exprimer et faire passer mes émotions, et j’ai eu cette chance d’avoir un enseignant qui m’a aidé dans cette voie d’authenticité, car il était à l’écoute de ses élèves et nous a enseigné cette faculté fine d’être sensible à l’écho du monde sur soi. J’ai ainsi découvert et aimé les motifs floraux puis les dentelles sur bois, pour en faire ma spécialité. J’ai aussi découvert les États-Unis, où réside ma fiancée, qui est aussi sculpteuse, et je pars y vivre souvent, dans les forêts des Adirondacks. Tout cela n’était pas prévu et cela advient même à notre insu. Le plus important est de l’accueillir dans le moment présent, avec les bons choix à faire étape après étape.

Enfant, j’ai eu la possibilité d’avoir énormément d’espaces autour de moi, avec des forêts et des champs pour courir partout, m’amuser et pratiquer des sports dans la nature comme la course à pied et le cyclisme. Ce sont des valeurs importantes pour la vie adulte que de se ressourcer et se dépenser dans la nature, et de ce fait, d’améliorer le bien-être social et mental. En tant que personne qui travaille le bois, j’ai aussi une relation particulière avec la déforestation et cela me touche énormément de voir démolir des arbres, avec ou sans raison. Pour ma part, j’arrive maintenant à produire des sculptures où je n’ai pas dû abattre un seul arbre inutilement. La plupart de mon stock est fait de bois de buis qui a peut-être subi les ravages du temps, ou qui est tombé, ou dont les propriétaires ont choisi de se débarrasser. Je leur donne donc une deuxième vie. J’ai aussi travaillé l’année dernière avec deux designers pour recycler les copeaux de mes pièces en objets en résine. Tout cela a énormément de valeur, et aussi sentimental pour moi.

La dentelle c’est donc ma signature, et je continue à l’améliorer, à la perfectionner, à la rendre de plus en plus précise pour, je l’espère, aboutir un jour à une dentelle qui soit « parfaite ». Ma joie est d’explorer toutes les dentelles, voir comment elles fonctionnent esthétiquement, techniquement et en créer de nouvelles avec toujours cette joie qui m’anime quand le spectateur est subjugué, mais surtout ce premier instant où il ignore complètement ce qu’il découvre, de par le fait qu’il voit de la dentelle et non un morceau de bois, et je jubile en secret quand je le vois ignorer ma pièce ou passer à côté sans faire attention à la supercherie. J’ai réussi alors à détourner la matière vers autre chose.

Mon rôle en tant qu’artiste est aussi de donner à voir la réalité de notre monde. En ce moment, tout ce qu’on entend sur le dérèglement climatique, les épidémies et les guerres, m’ont fait pensé à un écrit de Nietzsche sur le Crépuscule des dieux. Comment l’interpréter dans une œuvre pour montrer cette réalité ? Ce serait une pièce avec un effet impressionnant immédiat, peut-être de par sa taille : LA dentelle, et qui montre un cataclysme et un chaos. J’ai pensé alors qu’il serait plus juste d’interpréter de la casse, une dentelle déjà détruite, plutôt qu’une qui est neuve. Imaginons donc que je fasse brûler une dentelle pour sculpter le résultat de la brûlure, avec des fils déstructurés… ou alors la déchirer et sculpter l’effet que cela donne. Ainsi serait créé le crépuscule des dieux, figé dans le temps, mais qui apporte une panoplie d’émotions à qui la verra. On pourrait être un peu perplexe ou perturbé par le fait qu’elle ait été endommagée; ou encore impressionné par sa taille ou son volume et avec des questionnements sur ce qu’elle représente dans les détails. Au final, une prise de conscience de la fragilité de l’existence car même si la terre qui est le bois est solide, la dentelle elle, c’est notre histoire et peut s’effacer à n’importe quel instant…

En tant qu’artiste, je n’aime pas avoir un stéréotype. Je ne suis ni l’ébéniste poussiéreux, ni le vieux sculpteur barbu ou même l’artiste vagabond et un peu marginal… Je suis moi-même et c’est ce qui me permet d’explorer tous les possibles et révéler mes sentiments à travers mes pièces. Mon luxe, c’est ce que vis en direct aujourd’hui. J’ai un plaisir immense toute la journée à créer de la dentelle, dans mon atelier. Et bientôt je serais immergé dans une région qui ferait le bonheur de tous les artisans et artistes. C’est drôle car je n’ai absolument pas choisi de moi-même ce lieu, mais je profite avec gratitude de tous ces beaux cadeaux.

 

Propos recueillis lors d’une interview réalisée par Carine Mouradian le 18 mars 2022

Lien vers le site de Julien Feller

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