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Faire vibrer la beauté dans le monde

Une écoute incroyable, qui va bien au-delà de son métier. Et une rare profondeur dans tout ce qu’il fait. Mickaël Ourghanlian maîtrise l’art de s’activer en prenant le temps. Un maître-luthier aux multiples talents : ébéniste, musicien, féru d’art et de culture… mais aussi époux et père, dévoué pour ses 5 enfants. Son secret ? L’amour, qui trouve sa plénitude au service des autres et dans l’exécution la plus raffinée de chaque ouvrage. Enraciné dans le réel et libre de toute fascination, il produit inlassablement comme l’âme d’un violon, une résonnance harmonieuse qui révèle ceux qui font la symphonie du monde.

Le choix du violon

“J’ai toujours baigné dans la musique !” Mickaël Ourghanlian est originaire de la région parisienne. Fils aîné d’un père informaticien, Docteur en mathématiques, et d’une mère potière qui lui a transmis la sensibilité artistique. Il grandit avec ses deux petites sœurs, immergé dans la nature, car ses parents habitaient une maison dans les bois à 25 kms de la capitale. Mélomane, son père était aussi chanteur de bon niveau, et “il avait chanté jusque dans le Chœur amateur de l’Opéra de Paris.” Une ambiance musicale qui bercera toute son enfance, et une éducation au beau qu’il apprendra en suivant ses parents dans les musées et châteaux de France. Précoce, il commence la musique dès l’âge de 3 ans. La flûte à bec pendant douze années, puis à l’adolescence, une interruption brutale pour aller vers un autre instrument. “Ce sera la flûte traversière, mais je n’y trouvais pas le renouveau désiré. Alors à 17 ans, je me suis tourné vers le violon !” Un concours de circonstances, car Mickaël s’occupait de la sonorisation pour un groupe de variétés françaises et il leur manquait un violoniste. Doué, il va progresser très vite et obtenir en un an le niveau de ceux qui pratiquent depuis 5 à 6 ans. Pour l’école, c’est une autre histoire. Il s’ennuie et a besoin de trouver sa voie dans un métier artisanal. Alors ma mère a pu obtenir l’accord paternel pour me former au métier d’ébéniste. Pas plus… car mon père souhaitait au fond que je m’oriente vers une carrière intellectuelle.”

Apprendre le travail du bois, mais aussi les valeurs de solidarité, de loyauté et d’intégrité. Le jeune Mickaël sera aussi marqué par ses années de scoutisme. C’est là d’ailleurs qu’il exercera ses talents avant l’heure. Dès l’âge de 12 ans, j’étais désigné pour fabriquer des meubles en bois, rudimentaires mais utiles.” Une année, il construira même une maison entière avec un rez-de-chaussée, une salle à manger et une tente à l’étage pour le couchage. Cette construction éphémère, pour trois jours seulement, nous poussait à la créativité et à l’audace, en composant avec les ressources du milieu naturel.”

Vocation: lutier

“La lutherie m’a rattrapé.” A 18 ans, Mickaël travaillait chez un artisan qui connaissait sa passion pour la musique. “Chose impensable ! Il m’a proposé un jour de me préparer aux concours de lutherie, tout en travaillant dans son atelier.” Ce maître sentait son potentiel à relier ses deux passions : la musique et le bois. Il va relever le défi. Lui qui préfère le concret et la théorie appliquée, le voilà fréquentant la prestigieuse école de Mirecourt, avec ses cours d’enseignement général pour décrocher son CAP de luthier. Le retour sur les bancs de l’école fut assez douloureux car j’avais besoin d’apprendre en pratiquant.” Normalement, le CAP se fait en trois ans; il décide alors de passer le concours en candidat libre dès la deuxième année et le réussit tout de suite. Le voici donc luthier chez un maître-artisan à Paris, spécialisé dans la restauration. Je trouvais le violon si beau esthétiquement, avec sa forme unique et un son qui exprime toutes les émotions ; du plus léger au plus plaintif, du déchirement au plus langoureux.” Il va apprendre l’art de les restaurer, avec les mêmes gestes métier qu’il y a 300 ans. Un travail technique d’abord où il faut persévérer, dix ans au moins, pour sentir les morceaux de bois, les tordre et voir ce qui se passe à l’intérieur puis les faire vibrer.” Au final, il s’agit donc d’aider le musicien à faire sa musique et lui fabriquer l’instrument qui lui donnera le son qu’il recherche. Une alchimie qui procède aussi des sens, de l’expérience et de l’instinct du luthier, le contact physique avec l’instrument étant aussi très important. C’est une vraie expérience sensitive et on est toujours en train d’apprendre, notamment en fabrication.”

L’artisan du bourg

Mickaël va ensuite travailler dans l’associatif et composer une comédie musicale qui sera jouée en tournée jusqu’en Slovaquie. Un intense moment de création et de partage pour construire une œuvre d’art à plusieurs”, et une expérience qu’il n’aura de cesse de vouloir renouveler en devenant à la fois chef d’orchestre et révélateur de talents dans tous les métiers d’art. Marié, il est déjà père de deux enfants et la cadette, Maylis, est malentendante. Une boule d’énergie et de vie, et nous avons décidé de déménager à Bourg-en-Bresse pour qu’elle soit suivie dans un centre spécialisé de référence.” Là, il se lance d’abord dans la coffreterie de luxe, puis décelant le besoin, il ouvre le premier atelier de lutherie de Bourg-en-Bresse. Ce sont des vieux violons qu’on me confie : cassés, abîmés, que je restaure entièrement.” Des clients qui sont attachés à leur instrument pour différentes raisons : la valeur financière – certains peuvent valoir extrêmement chers, ou une valeur affective quand ils héritent de leurs aïeux. Pour les musiciens, il y a aussi une dimension sentimentale, en plus de leur outil de travail et de l’important investissement concédé. Je dois être à l’écoute de chacun de ses besoins et canaliser mon temps et mon énergie pour aller au bout des choses.” Quand un instrument arrive, il y a le diagnostic ; et pour cela, il faut un temps de découverte pour voir comment il réagit, et comment il fonctionne, puis recenser les évènements qui lui sont arrivés au fur et à mesure de son existence et qu’on pourra ou non corriger. On a alors conscience de n’être qu’une toute petite partie de la vie du violon, ce qui fait qu’il y a toute une éthique de la restauration qui se déroule.” Sa plus grande joie : voir ses clients repartir satisfaits, et pouvoir humblement participer à cette immense chaîne qui a permis de fabriquer un instrument de musique et le réparer à travers les siècles, pour permettre à des artistes de continuer d’en jouer devant des assemblées partout dans le monde. “Je voyage donc en quelque sorte avec chacun d’eux, et contribue à travers mon travail à propager ce bonheur dans le monde !”

L’imagination artistique

Un trésor d’orfèvre au fond de son atelier. Entre violons, altos, et autres quatuors à cordes, certains du 17ème siècle, Mickaël Ourghanlian est totalement dédié à son ouvrage, fait de dextérité, de minutie et d’écoute. Restaurer un instrument ancien et quelquefois en fabriquer un neuf, car c’est deux mois et demi de travail, toujours selon les canons de son illustre confrère Antonio Stradivari. Maîtrisant parfaitement l’acoustique, il a aussi une grande culture musicale, avec la connaissance parfaite des œuvres classiques, baroques ou modernes. Et un savoir-faire dans l’élaboration des vernis et des pigments, pour que le violon puisse traverser les temps. Je me ressource très souvent dans le silence, coupé de tout, au milieu de la nature.” Ces moments lui permettent aussi de laisser libre court à son imagination pour repousser les limites de l’art. Le sien d’abord, avec des violons qui deviendraient des supports d’expression pour des artistes. J’aimerais ouvrir la lutherie à d’autres formes d’arts manuels, car il reste réservé à une clientèle d’initiés.” Puis en pilotant un nouveau projet de création à plusieurs mains, comme « le Nécessaire de marine du Capitaine Nemo », aujourd’hui au musée de Nantes. C’était une œuvre totalement imaginaire et je suis allé chercher des artisans dans plusieurs pays d’Europe.” Et l’on découvre dans un coffret en ronce d’acajou, les secrets bien gardés de ce capitaine mystérieux : une pipe réalisée au millimètre près selon ses croquis, ou à l’inverse des ciseaux d’une finesse extraordinaire, œuvre d’un ciselier de talent, Et bien plus encore…

Fasciné par l’ancien et ancré dans son époque, Mickaël Ourghanlian est un luthier amoureux de la beauté que l’humanité n’a de cesse d’offrir à travers les âges. Son don de soi pour les autres est comme une Ode à la joie, pour satisfaire ses clients et les aider à jouer de leur musique à travers le monde. Il est aussi éclaireur et éducateur de notre regard avec un art vivant qui transpose, associe, crée des passerelles et repousse les limites de la création. Un métier qu’il réinvente au final pour une vocation de luthier moderne : restaurer notre sensibilité et faire vibrer notre âme… comme celle d’un violon !

Propos recueillis par Carine Mouradian lors d’une interview réalisée à Bourg-en-Bresse, le 4 octobre 2018

Lien vers le site de l’atelier de lutherie de Mickaël Ourghanlian

Galerie photos de Mickaël Ourghanlian

L’authenticité selon Mickaël Ourghanlian, accéder à l’esthétique de l’existence

“ Toute intervention doit être mesurée et réalisée avec doigté et finesse, car on doit retoucher que ce qui est nécessaire pour garder l’authenticité de l’instrument. Son origine et son histoire traversent en effet les siècles, et notre rôle est de les prolonger en faisant correspondre son identité aux besoins actuels du client. Il y a donc un respect de l’objet mais aussi de celui qui l’a façonné ; c’est pourquoi ce métier nous rend humble. Un confrère du 17ème siècle a passé des mois à concevoir et fabriquer ce violon. Qui suis-je pour abîmer ce travail ? Puis il faut tenir compte de la perspective de l’instrument lui-même qui a une vie et une évolution ; et je ne suis qu’un maillon de cette chaîne qui intervient à un moment donné pour que cette histoire continue encore et soit la plus belle possible. D’une certaine manière, je n’ai donc pas le droit de retirer les traces du temps qui ont été posés dessus. C’est pourquoi, je cherche toujours la vérité dans mon diagnostic : il y a des choses à réparer car cela abîmerait l’instrument si on ne les faisait pas, mais certains détails importants, comme le vernis par exemple, ne sont pas intégrés dans la restauration. Les marques pourraient être masquées par une couche de vernis, mais l’instrument ne serait plus le même. Et Il faut qu’il reste d’origine et authentique car il peut devenir beau et vieux avec sa patine. On ne cherche donc pas à lui enlever son âme, ni son histoire. En plus, ce serait une grosse erreur ! Car sur certains de ces objets d’art qui valent 3 ou 4 millions d’euros, des opérations qui altèrent leur qualité d’origine feraient perdre une grande partie de leur valeur. C’est donc un travail d’orfèvre avec beaucoup d’intégrité.

Un bon luthier doit aussi avoir une qualité d’écoute exemplaire et savoir s’activer lentement. Festina lente ! Et c’est à ce prix-là que l’on peut aller au bout des choses, de manière efficace. L’authenticité agit là encore comme un miroir. Il faut être soi-même pour devenir réceptif et présent à l’autre, ressentir son besoin, puis s’adapter et apprivoiser l’instrument. Le savoir-faire technique et le réglage ne suffisent donc pas, et la différence se fait toujours sur la sensibilité et l’expérience qui est de l’ordre des sensations. Un son plus chaud ou plus aigre… Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment les qualifier ? Il n’y pas de référence, de pantone, de nuancier qui soit universel. Il faut donc recréer à chaque fois un alphabet commun sur la perception des sonorités au plus juste. Parfois, nous devons aussi comprendre l’état d’esprit du musicien. Cette relation de corps à corps avec son instrument est vécue comme un mariage d’amour et en venant à l’atelier, il cherche à retrouver la symbiose avec son partenaire. Il faut donc être objectif et vrai, car il est possible parfois que le problème soit au niveau émotionnel. Prendre du recul suffira pour retrouver une relation authentique et repartir sereinement. Oui, il est vrai que pour un musicien, être accordé intérieurement est aussi important que de restaurer son instrument, car c’est à cette condition seulement qu’il peut interpréter une musique d’une beauté sans guillemets qui étreint et touche les cœurs.

Nous sommes tous des êtres esthétiques et avons soif de beauté. J’ai conscience d’exercer un métier de luxe, accessible qu’à des privilégiés vu le prix de la main d’œuvre en France. Mais ma plus grande joie serait de le rendre accessible au plus grand nombre, et que notre société plaide pour une éducation musicale et artistique à l’âge où nos enfants éveillent leur curiosité au neuf et au sensible. Or on nous voler notre temps, avec les médias notamment et toutes les pollutions qui envahissent nos vies. Le vrai luxe, c’est donc le temps. Ce temps précieux pour nous-mêmes et pour les siens : retrouvé, maîtrisé, et utilisé avec intelligence dans ce qui nourrit notre vocation et apporte la joie. Le lien à la nature est aussi essentiel pour retrouver cette gouverne de soi et se ressourcer. J’aime le silence. L’absence de son n’est-il pas en musique le plus difficile à créer ? Car il contient et soutient toutes les autres notes.

En conclusion, il nous incombe donc de nous imprégner de cette esthétique de l’existence, à travers la nature, l’art et la musique notamment, car elle nous humanise et redonne du sens à nos vies. C’est une voie de petits sacrifices mais la récompense est si grande. Comme ses parents d’origine modeste qui sont venus louer un violon pour leur enfant au lieu de l’emprunter au Conservatoire, car ils voulaient pour lui ce qu’il y a de meilleur. Un luxe que chacun de nous peut vivre à condition de mettre nos priorités dans ce qui crée le bonheur durable.”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée par Carine Mouradian à Bourg-en-Bresse, le 4 octobre 2018

Lien vers le site de l’atelier de lutherie de Mickaël Ourghanlian

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